Philippe Jouffroy

  • L’inconscient individuel

    L’inconscient individuel correspond à l’idée la plus communément répandue que l’on se fait de la psyché en attribuant à celle-ci un caractère mystérieux, non palpable, dans lequel ranger tout ce qui n’est pas démontrable, comme l’idée d’une poubelle dans laquelle refouler tout ce que l’on ne veut pas garder présent à notre conscience. Mais l’inconscient n’est pas seulement un lieu de refoulement ou de stockage d’éléments de la vie personnelle – il peut aussi être source d’inspirations ou d’intuitions pour la conscience – il contient des éléments qui appartiennent au passé de l’individu et qui font partie intégrante de sa personnalité [1]. Jung a défini un inconscient individuel par opposition à un inconscient collectif qui sera examiné au chapitre suivant. Parmi les matériaux inconscients, tout ce qui est attaché à l’individu et qui ne relève pas du subconscient peut être classé dans l’inconscient individuel. Prenons par exemple le refoulement de pensées, de problèmes ou soucis non résolus, la mémorisation d’actes oubliés qui peuvent resurgir plus tard à la faveur d’une sensation comme une odeur, un bruit ou une situation caractéristique. Mais aussi les rêves qui rapportent des personnages, des souvenirs ou des préoccupations personnelles, bien que parallèlement un caractère plus collectif puisse aussi être attribué aux rêves.

    Les expériences de Jung lui ont permis de définir un inconscient personnel de polarité différente entre l’anima de l’homme et l’animus de la femme. Cet inconscient différent imprime une façon différente de penser, d’agir et de réagir. Il qualifie alors de féminin l’inconscient de l’homme et de masculin celui de la femme ; expliquant ainsi que l’homme cherche à conquérir la femme qui correspond le mieux à son inconscient personnel.

    Cette féminité de l’homme explique selon Jung que l’ensemble complexe que l’on nomme âme soit de genre féminin, comme si tout était fait, rapporté et référencé en fonction du genre masculin, par un réflexe tout aussi moyenâgeux que de penser que les femmes n’avaient pas d’âme. Sans en fournir la preuve, Jung pense que dans cet inconscient personnel, loin des sédiments collectifs, peuvent exister des souvenirs individuels hérités constituant finalement cette image de la femme avec laquelle l’homme appréhende l’essence féminine. Par exemple, dans le domaine sexuel, Jung remarque comme une constante la confusion entre Eros et sexualité[2] dont l’homme est souvent victime.

    Par ailleurs, Jung a constaté que l’inclination de la femme à se laisser envahir par des suppositions ou opinions[3], est souvent irritante pour l’homme[4] et peut mener à une incompréhension.  Si l’on avait appris à l’école les fondements de la psychologie, bien des soucis de couple seraient éliminés par une meilleure compréhension des sexes, de la fonction et de la place de chacun dans le couple. On oublie trop souvent que les soucis et ensuite les névroses qui en découlent proviennent souvent d’un désaccord avec soi-même[5].

    Un schéma de Jung illustre assez bien les différentes couches de conscience et d’inconscient. Il a l’avantage de distinguer d’une part la dimension individuelle et collective, et d’autre part les différences liées aux sexes. On y distingue très nettement le moi ou égo comme faisant partie de la conscience, l’inconscient individuel distinct selon le sexe et les archétypes, principes de l’inconscient collectif.

    [1] CG Jung – Dialectique du moi et de l’inconscient – il est impossible d’expliquer par le seul mécanisme du refoulement pourquoi tous ces éléments restent au-dessous du seuil du conscient

    [2] CG Jung – L’âme et la vie – La plupart des hommes sont aveugles au point de vue érotique, parce qu’ils commettent l’impardonnable méprise de confondre l’Eros avec la sexualité. L’homme s’imagine posséder une femme lorsqu’il la possède sexuellement. Or, il n’est pas de moment où il la possède moins. Car, pour la femme la relation érotique seule importe. Le mariage est pour elle une relation à laquelle s’ajoute la sexualité.

    [3] CG Jung – L’âme et la vie – Les suppositions et les opinions inconscientes sont les plus grandes ennemies de la nature féminine, parfois véritable passion démoniaque qui irrite les hommes, les indispose et cause aux femmes le très grand dommage d’étouffer peu à peu le charme de leur propre nature et de les rejeter à l’arrière-plan. Une évolution de ce genre conduit finalement à un profond désaccord avec soi-même, autrement dit à la névrose…/…La vrai raison de leur névrose est qu’elles sont incapables de comprendre la tâche culturelle qui leur revient.

    [4] CG Jung – Dialectique du Moi et de l’Inconscient – Les opinions toutes faites de l’animus, donc de la femme, ont quelque chose de suprêmement irritant pour l’homme, surtout à cause de leur manque de fondement… Une discussion, claire en soi, se verra compliquée par l’adjonction de nouveaux points de vue qui, à l’occasion, n’ont rien à faire avec la discussion en cours

    [5] CG Jung – L’âme et la vie – Ce désaccord avec soi-même provoque du mécontentement et comme on n’a nullement conscience de l’état dans lequel on se trouve, on en projette généralement les causes sur son conjoint.

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  • Le subconscient

    La première couche d’inconscient, en ce sens qu’elle échappe à notre conscience, est le subconscient. Contrairement à certaines anciennes idées reçues, malheureusement toujours d’actualité, le subconscient n’est pas cette super conscience qui nous transcende et qui joue un rôle d’arbitre ou de pilote. Ces idées étaient peut-être héritées à l’origine des travaux de Freud qui marquaient le début de l’exploration de l’inconscient, donnant implicitement une place prépondérante à cet inconscient « freudien ». Le préfixe « sub » devrait maintenant suffire à caractériser ce niveau de conscience comme étant « en dessous » ou « au bas » en quelque sorte du reste de la conscience.

    C’est le lieu de la perception sensorielle des stimuli élémentaires du monde qui nous entourent, qui utilise notamment le système nerveux pour amener à notre conscience les informations de base de l’environnement extérieur, remontées par nos organes sensoriels, afin que celle-ci prenne les bonnes décisions d’adaptation et d’action en réaction à ces stimuli. C’est la source de l’ensemble des sensations provenant de notre corps comme la douleur, la faim, la soif ou la libido au sens Freudien du terme – Jung désignant par libido l’ensemble des sensations – et des ordres donnés aux fonctions automatiques que sont la respiration, la digestion ou encore les fonctions assurant une immunité de base aux agressions microbiennes.

    En fait, tout ce qui fait vivre notre corps et qui le maintient en bonne santé. Le subconscient est présent dans toute créature animale sous une forme commune dépendante de l’espèce. Comme le rappelait Jung[1], l’instinct de la fourmi moissonneuse lui dicte de couper, de transporter et stocker les éléments végétaux nécessaires à sa survie. Celui-ci est inné, la fourmi ne l’apprend pas à l’école des fourmis mais le reçoit avant toute activité.

    Ainsi, de multiples formes de subconscience depuis le protozoaire jusqu’à l’homme regroupent les fonctions automatiques communes telles que la digestion, la respiration et la reproduction. Parmi les niveaux inconscients, le subconscient correspond donc à nos fonctions automatiques de base comme la respiration, l’alimentation ou encore l’instinct sexuel, et n’est donc pas apparemment une source de différenciation entre l’homme et l’animal. Au contraire cet aspect est bien à priori le lieu commun entre les hommes et les animaux, qui partagent à l’évidence cette forme de conscience automatique plus ou moins élaborée.

    En tant que lieu de coordination de ces fonctions automatiques, le subconscient est notamment le lieu de production des sensations et par conséquent de ce qu’on identifie comme les pulsions. En reprenant l’illustration précédente de l’amputation du membre, la sensation de présence du membre amputé est une fonction de base autonome qui ne résulte pas d’un choix ou d’une décision de notre part.

    Cette forme de conscience qui produit la sensation est automatique et peut être assimilée au subconscient. Le membre n’étant plus là, cet exemple est une illustration concrète de la différence que l’on doit faire entre le membre disparu, donc le corps, et la conscience du membre qui elle est toujours présente. La vraie question qui se pose à travers cet exemple est de savoir si ce subconscient fait partie de la psyché ou non : est-il lié au cycle de vie du corps ou au cycle de vie de la conscience, séparée du corps comme nous l’avons vu précédemment.


    [1] C.G. Jung : Les racines de la conscience – Pattern of behavior et archetype

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  • Segmentation de la conscience

    Une segmentation des niveaux de l’inconscient a été apportée par les travaux de la psychologie analytique, dont C.G. Jung a développé considérablement les concepts de subconscient et d’inconscient, décomposant ce dernier encore en différents aspects[1]. L’inconscient ne peut être réduit à la simple absence de conscience[2], écrivait-il, et tout ce qui surgit de façon inattendue de ce domaine obscur parait provenir du monde extérieur, et par là être réel, même s’il semble provenir d’une hallucination et semble par suite être faux[3].

    L’hypertrophie actuelle de la conscience est selon lui diabolique, résultant de l’orgueil de l’homme, alors que l’inconscient est naturel par excellence. Il subdivise cet inconscient en « Subconscient » ou première couche en dessous de la conscience, « Inconscient individuel » ou personnel reflet de nos actions conscientes, « Inconscient collectif » ou historique de tout le patrimoine de l’humanité et enfin « Inconscient spirituel » qu’il ne particularise pas spécialement par rapport à l’inconscient collectif, mais qui sera développé plus tard par Victor Frankl.

    Jung introduit la notion de Moi conscient ou encore d’égo, terme voulant dire moi en latin, dont le contour est celui de la conscience de veille, et celui de Soi qui est une vision élargie à toutes les couches de conscient et d’inconscient dans un état de communication parfaite entre elles.

    Le sens de la vie est selon Jung de gagner de la connaissance, donc de la conscience sur la matière première que constitue l’inconscient[4], de se dresser en quelque sorte contre le chaos primordial mais toujours présent dans la matière constituée. On voit ainsi poindre la notion de « grand œuvre » et de « Mère universelle » ou « materia prima » chère aux alchimistes. Le parallèle entre la psychologie et l’alchimie, largement étudié par Jung, sera abordé plus en détail dans la suite de cet ouvrage.

    [1] Wikipédia – Inconscient : « Le subconscient correspond aux processus psychiques non accessibles au sujet conscient et relevant de l’automatisme –– L’inconscient se composerait d’un inconscient personnel, d’un inconscient collectif et d’un inconscient spirituel qui nous préviendrait de dangers et trouverait la solution de certains conflits. Jung donne des exemples de rêves qui auraient une fonction d’avertissement »

    Ou encore « inspirations artistiques, intuitions scientifiques, imaginations, rêveries, rêves, hallucinations, actes manqués, bafouillements, colères, mélancolie, angoisses, névroses, psychoses… sont autant de phénomènes que le psychanalyste attribue à l’influence de l’inconscient ».

    [2] Jung – L’âme et la vie : l’inconscient possède une certaine autonomie créatrice, qui ne pourrait jamais lui être attribuée s’il avait seulement la nature d’une ombre

    [3] Jung – L’âme et la vie : Que quelque chose puisse ne pas provenir de l’extérieur, mais soit pourtant vrai, voilà une vérité qui a jusqu’ici à peine commencé à poindre pour l’humanité contemporaine.

    [4] Jung – L’âme et la vie : C’est là le principe paternel du Logos qui, dans une lutte infinie, s’arrache à la chaleur première et à l’obscurité du sein maternel autrement dit : l’inconscient.

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  • Indépendance de la conscience et du corps

    Toutes les pensées, les actions et les manifestations que nous percevons dans ce monde utilisent une même « technologie » de communication, liée à la conscience. La psychologie, en tant que science traitant de la conscience, apporte un raisonnement rationnel fondé sur l’expérimentation pour chercher à comprendre comment ces expériences se sont produites dans la conscience. La psychologie analytique en particulier, et auparavant les travaux résumés par Henri Bergson dans le livre L’énergie spirituelle, permet notamment de comprendre l’indépendance de la conscience et du corps.

    Une question fondamentale s’est posée aux fondateurs de la psychologie analytique, qui était de savoir si la conscience fait partie intégrante du corps humain, à l’instar de chacune de ses fonctions organiques, ou si elle en constitue une entité séparée. C’est ce que pensait notamment Bergson qui a répondu scientifiquement à cette question à partir d’expériences et de raisonnement rationnels. Il est arrivé à la conclusion que la conscience existe en tant qu’entité distincte du corps, liée au corps mais « rien de plus » comme il disait.

    Bergson prit l’image du manteau accroché au clou du porte manteau[1] ; le clou est le cerveau, qui maintient dans le monde vivant la conscience, représentée par le manteau. Bergson assimila alors la conscience à l’âme ou à l’esprit – il ne faisait au départ pas trop la différence, bien qu’ensuite il précisa ce qu’était pour lui l’esprit[2] – et imagina alors comme possible son immortalité.

    Son œuvre est intéressante vis-à-vis de ces questions car elle démontre par l’expérience, donc scientifiquement, des idées qui ont été jusque-là formulées uniquement comme dogme religieux, faisant donc partie du domaine de la Révélation, proclamée mais jamais expliquée par les religions. La réponse à cette première question est donc scientifiquement prouvée par cet éminent personnage qui disait que « à côté des organes du mouvement et de l’organe du choix, il y a autre chose, il y a le choix lui-même ».

    Ses développements pour distinguer l’organe de son rôle sont essentiels ; ils montrent que la conscience a une existence propre, indépendante du corps : « Les choses se passent bien plutôt comme si le cerveau servait à rappeler le souvenir, et non pas à le conserver ». 


    [1] Bergson – L’énergie spirituelle – « Qu’il y ait solidarité entre l’état de conscience et le cerveau, c’est incontestable. Mais il y a solidarité aussi entre le vêtement et le clou auquel il est accroché, car si l’on arrache le clou, le vêtement tombe. Dira-t-on, pour cela, que la forme du clou dessine la forme du vêtement ou nous permette en aucune façon de la pressentir » 

    [2] Bergson – L’énergie spirituelle :  Visiblement une force travaille devant nous, qui cherche à se libérer de ses entraves et aussi à se dépasser elle-même, à donner d’abord tout ce qu’elle a et ensuite plus qu’elle n’a. Comment définir autrement l’esprit ?

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  • Vision de la Lumière de Gloire

    Lorsque j’avais 22 ans, m’étant endormi rapidement et sans soucis, dans ma chambre d’étudiant à Grenoble, j’allais faire une rencontre dont je me souviendrai toute ma vie. Après un rêve au cours duquel j’avais effectué un grand voyage, je repris conscience, dans la continuité de ce rêve, en ayant notamment la sensation de mon corps allongé, comme on le sent lorsqu’on se réveille le matin, non pas dans mon lit à Grenoble, mais dans le lit de mon ancienne chambre d’étudiant de la rue Elie Vignal à Caluire, où j’avais passé la période la plus critique de ma jeunesse sur le plan des interrogations métaphysiques.

    L’essentiel de ce récit a été écrit immédiatement après cet évènement, dont j’avais vite compris l’importance et le caractère exceptionnel. Quand je me remémore la scène, je ne peux m’empêcher de repenser à une époque antérieure de ma vie d’étudiant où j’étais dans un état morose, de détresse spirituelle comme le dirait Carl Gustav Jung, me posant plein de questions sur le pourquoi de mon existence. Un certain jour de cette époque, j’étais assis sur ce même lit et regardais le balcon par la fenêtre. Je voyais d’abord la fenêtre, une grande baie vitrée des années 70 avec ses grandes traverses métalliques, et le balcon qui était derrière.

    Puis je regardais le ciel, car cette baie donnait sur une belle vue de la ville de Lyon. Et je pensais à cet instant que j’étais en quelque sorte prisonnier derrière les barreaux d’une prison que figuraient les traverses métalliques de la fenêtre et qu’au-delà il y avait la splendeur de la création, presque à ma portée, mais inatteignable à cause des barreaux. Cette impression me laissait tellement triste que je décidais aussitôt de dessiner cette vue, ce que je fis très grossièrement sur la première feuille de papier qui me vint sous la main. Je conserve encore ce dessin, au vu de ce qui s’est passé quelques mois plus tard et que je traduis maintenant.

    Après ce rêve qui me transporta dans cette même chambre, au tout début de ma reprise de conscience, je vois un être éthéré, transparent et lumineux, qui arrive de ma gauche et qui me prends par le bras, pour m’emmener vers un coin de ma chambre, proche de la fenêtre, donnant directement sur le balcon. Il tire un paravent de façon que nous ne puissions pas être vus de l’intérieur de la chambre, par des personnes étrangères, bien qu’il n’y eût personne cette nuit-là dans ma chambre.

    Dans ce coin, je sens déjà une présence à l’extérieur et il m’est impossible de faire autrement que de regarder au dehors où je peux voir, le temps d’un éclair, un personnage devant moi et deux autres plus loin derrière en arrière-plan comme flottant dans les airs. Tous ces personnages sont transparents, lumineux, et brillent d’une lumière irréelle. Mais le personnage central de cette rencontre est de loin le plus lumineux, entouré à la différence des autres d’un halo lumineux.

    Une des premières pensées qui me vient à l’esprit pendant ce temps est que ce personnage est un mystique, tel qu’on se le représente généralement avec une grande robe blanche et des cheveux épars et une barbe. Cette vision me fait penser au Christ, bien qu’à cette époque je me méfie des images mentales, qui pourraient être simplement le fruit de mon imagination, et en particulier de celle-ci, considérant l’analogie avec le personnage de Jésus superstar, comédie musicale en vogue à cette époque dans les médias. Mais j’avoue que j’y pense à cet instant et que je n’ose pas imaginer que ce personnage put vraiment être le Christ en personne, pour les raisons que je viens de citer.

    Il se dégage de lui une lumière très intense, presque insupportable, que je n’ai même pas le temps de contempler car un faisceau de lumière extraordinairement intense, d’un diamètre d’environ une vingtaine de centimètres, jaillit de sa poitrine en ma direction, formant ainsi une sorte de pont lumineux entre nous. Le temps d’un éclair, les évènements se précipitent à une allure vertigineuse, que je ne contrôle pas. Mon regard se dirige petit à petit vers celui de ce mystérieux personnage et soudain, confondu de stupeur, emporté par un élan prodigieux que je ne peux contrôler, au moment où nos yeux se rencontrent, ce faisceau lumineux me transperce et m’envahit complètement.

    Je ressens alors comme une décharge électrique d’une formidable intensité qui n’a rien de comparable avec une décharge de 220 volts et qui se transforme bientôt en une secousse de tout mon corps qui se raidit sous le choc et s’arque boute. La réaction ne tarde pas : me voilà en train d’inspirer fortement d’un mouvement réflexe, où plutôt crié-je sans m’en rendre compte. Inutile de dire que cela me fait très très mal ; c’est à mettre parmi les grandes douleurs ressenties au cours de ma vie, qui se comptent sur les doigts de la main : les coliques néphrétiques, l’arrêt de la circulation du sang dans les membres supérieurs pendant mon sommeil, et la plus récente et la plus horrible : la névralgie du bras.

    Une première pensée me vient à l’esprit, j’ai effectivement l’occasion de penser à une vitesse vertigineuse en si peu de temps, est de constater que je suis réveillé, que je ressens parfaitement cette douleur atroce, et que par conséquent j’ai quitté complètement le rêve qui m’a amené jusqu’ici. Cette douleur est là pour me rappeler s’il le fallait que je suis bien conscient. A cet instant, allongé sur mon lit de Caluire, alors que je suis physiquement à Grenoble, je constate que ma conscience est entièrement aspirée dans celle de l’être qui est devant moi et que je commence à considérer comme un maitre sans savoir qui il est, d’où il vient ni ce qu’il me veut.

    Ma conscience n’est plus dans mon corps, je suis littéralement à la place de ce personnage, dans son propre corps, ressentant une sensation de communion profonde comme si nous formions un seul corps et une seule conscience. Je me souviens de cet instant où mon corps est étendu sur le lit dans la chambre. C’est plus qu’une communion, c’est une fusion de ma conscience dans la sienne, pendant laquelle la douleur ressentie lors du choc s’efface car je ne ressens plus l’existence de mon corps.

    Pendant cette communion intense, je pense être le sujet d’une formidable initiation, dont je ne soupçonnais même pas l’existence, mais qui aurait pour but de me demander en contrepartie un engagement important dans ma vie, à la mesure de l’évènement. Un sentiment de lâcheté m’envahit alors que je n’ose pas me promettre d’avoir par la suite un tel comportement vertueux, puis se change progressivement en une détermination de plus en plus forte d’adopter une attitude constructive vis-à-vis de cet engagement.

    Cette communion si délicieuse m’a fait oublier le choc que j’ai ressenti au début, et mon corps est cependant toujours le siège de cette douleur intense, quasiment insupportable, concentrée dans le ventre, à priori au niveau du plexus solaire. J’ai envie de crier, de faire toute chose possible pour sortir de cet état. Cette douleur, qui avait disparu totalement au moment de la fusion de ma conscience dans celle de ce personnage, est toujours aussi présente et intense qu’au début, et se transforme graduellement en peur tout aussi intense alors que je « reviens sur terre ».

    Je cherche maintenant une présence quelconque dans ma chambre de Grenoble, me cache sous les draps par peur justement d’une telle présence. Je n’ose plus rien faire : ni me rendormir, ni garder les yeux ouverts, ni éclairer la lumière. Je réussis finalement à me lever, à éclairer la lumière et à m’asseoir à mon bureau pour écrire ce récit que vous êtes en train de lire, ce qui me permet de retracer avec précision la réalité de cet évènement merveilleux que j’ai vécu cette nuit-là en conscience.

    … etc …

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